Fantasy

Clavim Cedo Tome 1 – Jean-Paul Cardeilhac

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« La constellation d’Orion abritait depuis plusieurs millions d’années de lumière une forge céleste d’où sortaient des étoiles nées d’une même génération … »

Ainsi débute Clavim Cedo, le premier de quatre romans profondément ambitieux, qui vous feront errer avec Rigel, fils de Mithra, sur les contrées dévastées par les erreurs de son père. Un Chaos en héritage, un monde à rebâtir, qu’il faudra pour cela tout d’abord déconstruire.

Dans cette forge céleste qui façonne l’humain, pour déconstruire il faut mêler matière brute et essences : violence, hésitations et incertitudes, trébuchements, bravoure et quelques onces de magie… S’engage alors, sous la forme d’une quête aux accents de fantasy, le périple de la construction de l’Homme. Ce premier roman commence d’un pas précipité, hésitant, un rythme très particulier à saisir qui n’est pas sans rappeler l’Albatros cher à Baudelaire.

Ne vous y méprenez pas. L’essai est maîtrisé. Il s’agit d’initier le Lecteur à ces mondes à plusieurs niveaux, sans avoir l’air « d’y toucher ». Distiller peu à peu ce que vous voudrez bien y trouver… C’est tout le travail, non pas d’un historien, même si le fond en est indéniable, mais d’un architecte de la littérature, encore insoupçonné… Beaucoup de mots ont déjà été écrits à propos de Clavim Cedo… « Donne la clé »… Et c’est tout un paradoxe… « Donne la clé »… Lecteur, l’Auteur vous dit tout : ses références, ses ambitions, le chemin qu’il souhaite faire « subir » à son héros (ses héros – comme autant de visages possibles à l’humain – Rigel, Anthinéa, Aldébaran…)… et même la clé en elle-même, sous forme de fragment récoltés dans les salles obscures de la tentation humaine… Et pourtant… C’est en vous offrant la clé que vous vous rendez compte qu’elle n’est qu’un songe destiné non pas à vous laisser en face d’un roman « transparent et ouvert », mais à vous initier peu à peu à un monde que peu ont le courage d’affronter : la clé de votre « essence humaine ».

Bien évidemment, beaucoup se sont déjà prêtés à l’exercice : philosophes, écrivains, anthropologues, sans compter quelques « illuminés », ils sont nombreux ceux qui ont tenter de mettre à votre portée les clés de « ce qui fait l’Homme ». Clavim Cedo n’est pas à ce point mégalomane qu’il emporterait les pans entiers de la littérature de ses prédécesseurs… Cependant, il est un traitement particulier de cette porte d’entrée, un moyen original et détourné de dire beaucoup sans en avoir l’air… 

Le quelque manque de fluidité déroute parfois, mais il faut passer au-delà, baisser sa garde, pour naviguer au gré des doutes et des coups d’éclat du héros, qui se construit lui-même au fur et à mesure qu’il reconquiert les terres déchues de son père et abandonnées aux méandres des tourments humains.

Clavim Cedo, ce premier tome, pose les bases d’un monde extrêmement riche et complexe, de monstres et de légendes, de combats épiques et de ruses de l’esprit entrecoupées de gouttes de magie, voire de mysticisme, magie qui s’affirme au fur et à mesure que Rigel s’efforce de devenir lui-même, quitte à renoncer parfois à sa fierté et à ses ambitions d’homme.

« Car l’agressivité pour l’agressivité stimule. La pratique de l’hostilité est partie prenante de la confusion du monde ».

Çà et là, la quête de Rigel, portant métaphoriquement « sur son épaule » Takan, sa voix intérieure, sous la forme d’un « korrigan » initié aux langages obscurs, facétieux et bourru tout à la fois – l’humain débarrassé du carcan social – bondit et rebondit de scène en scène, et de territoire en territoire, pour, au passage, se ponctuer de quelques portraits au vitriol de la société actuelle : mépris des plus pauvres, repli identitaire, asservissement d’autrui au bon plaisir de la perversité, annihilation de la Nature dans une conquête de « l’huile noirâtre »…

Ces clins d’œil sans ménagement s’entrecoupent, en filigrane, de tout l’espoir porté par l’Auteur sur la condition humaine. Car, n’en doutez point, Jean-Paul Cardeilhac est assurément un Humaniste. Il distille peu à peu quelques bribes philosophiques tournées vers l’éveil de la conscience humaine, de la jeunesse … « Humain, que toujours en ton cœur demeure l’espérance et la profonde sommation du devoir !’

Mais cet éveil  a un prix, et le prix est à payer, au gré des lignes et des mots, par le héros, tout autant que par le Lecteur. Le premier tome de Clavim Cedo est celui de la déconstruction. Une déconstruction qui opère sur un rythme extrêmement particulier. Cela va vite, très vite… Un tableau composé, aussitôt esquissé, riche en mondes, en personnages, en actions posées, qui disparaît aussi vite qu’un tour de clepsydre, que Bellatrix à la ligne d’horizon. Le Temps s’échappe, le Lecteur avance, court, s’arrête, repart, trébuche en même temps que Rigel. Car la déconstruction est douloureuse. Elle file inlassablement… A l’image du pas des Fremens de Dune chers à Frank Herbert : « un pas, un arrêt, un glissé… » A la différence du désert, le sol de Clavim Cedo ne glisse pas. Il se dérobe sous vos pieds. Mélange de terres craquelées, tout autant dévorée par le feu, que boueuse, sous des eaux qui ne sont pas encore salvatrices…

Avec Rigel, le premier tome de Clavim Cedo instille avec délicatesse un chemin initiatique dont la première étape consiste à prendre conscience de ses imperfections humaines, et des contraintes du Temps. Un Temps insaisissable une fois encore, en équilibre incertain, hoquetant, tel les hoquets de l’existence humaine… Une part révélée de ces souffrances, inhérentes au genre humain, qui n’ont qu’un seul but : poser les premiers jalons du dépassement de soi.

 

 

Par Alexandra.

 

Clavim Cedo, Tome I, Jean-Paul Cardeilhac, La Pierre Philosophale Editions, 2014, 381 pages.
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2 Commentaires

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    Estelle Boissin-Tandonnet

    Oct 28, 2015

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    Bonjour, Très belle chronique. Elle décrit de belle façon le premier opus d'une histoire surprenante et captivante. Clavim Cedo est un roman d'aventure, un conte fantastique et philosophique, une épopée chevaleresque mais également une interprétation de l'histoire de l'humanité présentée sous forme de chronique. Les trois premiers tomes forment une trilogie : ils décrivent le monde tel qu'il est. Les quatrième tome est à part. Il décrit le monde tel qu'il devrait être. Amitiés et... bonne lecture ! Estelle

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    Jean-Paul Cardeilhac

    Oct 28, 2015

    Répondre

    Concernant cette saga, c’est la plus belle chronique jamais écrite. Pour la première fois, une critique littéraire juge le fond de l’ouvrage, cherche à connaître et réussit à décrire l’intrigue centrale, le thème essentiel, l’intention principale et omniprésente mais aussi le motif de l’action. Alexandra y parvient avec brio. Telle une archère, elle a visé le centre de la cible et a mis dans le mille. Merci Alexandra.

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