Littérature

La Nuit des éventails – Cathy BORIE

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« […] les dés du hasard vont rouler. A moins que ce en soit le destin, facétieux marionnettiste, qui s’amuse à tirer les ficelles… »

 

“Tout commence dans un verger”… Un roman qui pourrait débuter comme un Zola, pour suivre le fil d’un Agatha Christie à demi avoué, et enfin se terminer sur des sentiments flaubertiens…

Emilien, Clarisse et Adrien vont tour à tour être marionnettes et marionnettistes de ce Destin cruellement facétieux, chacun portant ses erreurs, ses douleurs, ses peurs, à leur manière.

Emilien, à peine majeur, est né au début du XXème siècle. Le Destin n’a pas été tendre avec lui…

“Ce soir-là, dans le grenier, Emilien connut un moment de bonheur incomparable quand il fut couché sur sa paillasse, une chandelle près de sa tête, et qu’il tourna la première page de SON livre après en avoir caressé la couverture du plat de la main, avec une infinie délicatesse, une tendresse d’amant.”

Fils “bâtard” d’une paysanne, sa mère ne lui donnera jamais vraiment d’amour. Grâce à un maître d’école qui voit du potentiel en lui, il se découvre une passion pour les mots. Il quitte tôt son foyer. Il trouve rapidement un petit boulot pour vivre, avant que le destin ne l’amène vers une vie itinérante et de voyage grâce au cirque. Et puis, la guerre menaçant, retour dans le Sud-Ouest, où il rejoindra une troupe d’artistes, où il ne sera jamais plus heureux.

Au fur et à mesure des dynamiques familiales inconscientes, l’être se construit et se déconstruit, guidé parfois par un amour absent. Un manque qui pousse à avancer, et à essayer, malgré l’absence et le vide, de vivre.

Clarisse, romancière, voit adapter un de ses écrits très personnels sous forme de pièce de théâtre :

“Quant aux êtres humains, les vrais, […] : non seulement ils ne se pliaient pas à mes désirs d’auteur, ils ne rentraient pas point par point dans leur moule de papier, mais ils avaient […] des sentiments et des émotions, et tout ça interférait avec mes plans, avec la visions que j’avais […] des relations entre chaque individu, et ça m’était insupportable, non par mégalomanie, mais parce que je ne savais pas travailler de cette façon […].”

La cinquantaine, Clarisse a déjà bien vécu : mariée, mère d’un fils, puis divorcée, elle rencontre un homme qui va bouleverser sa vie, amour à sens unique, qui lui fera coucher noir sur blanc cette histoire. Alors qu’à son âge, elle laisse filer le cours de sa vie, l’adaptation de ce roman en pièce de théâtre provoquera sa rencontre avec Adrien, avec qui elle ressentira immédiatement une connexion particulière.

Comment une femme de son âge pourrait-elle encore être attirante? Comment imaginer qu’une rencontre, à 50 ans, est encore possible, et surtout susceptible d’ébranler son quotidien et ses convictions ? Elle va alors se laisser porter par la vie, sans pour autant se départir d’un malaise omniprésent, sur lequel, pour une fois, elle ne peut mettre des mots…

“Le titre soufflé par mes songes prenait brusquement tout son sens, et il me revint simultanément en mémoire le texte que Charlotte répétait alors : “Eventail, de la parole du poète il ne reste plus que le souffle”.”

Enfin, Adrien, comédien trentenaire, mystérieux et passionné.

“Quand Camille le quitta, Adrien sut que plus jamais il ne vivrait une histoire semblable. Il savait aussi que, malgré cette certitude, il ne pourrait s’empêcher de comparer à Camille les futures femmes de sa vie, ni de rechercher celles qui s’en rapprocheraient le plus.”

Affecté par la mort de sa mère à l’âge de 7 ans, il ne s’en remettra jamais vraiment. Toutes ses relations avec les femmes s’en trouveront impactées. Il développe un caractère ambigu, entre attirance pour la mort et celle pour les femmes, qui exercent sur lui une attraction particulière.

Le traumatisme de la perte d’un proche nous suit en effet toute la vie durant. Il faut apprendre à vivre sans la présence de l’être cher, et chacun le gère à sa manière. Et ce sera la première femme qui a vraiment compté pour lui qui, sans s’en rendre compte, va révéler en lui cette recherche incessante de ses racines, et va le plonger sur son arbre généalogique.

Dans quelle mesure nos origines influent sur notre comportement, nos qualités, nos envies, nos doutes? Quels sont donc ces liens familiaux réels ou supposés, la portée et la puissance des sentiments, la force des liens du sang… Ces liens du sang essentiels à la construction d’un individu, à son équilibre, à ces personnes qui nous aident à nous façonner.

La famille impulse notre caractère, nos passions, notre gestion des émotions. Emilien, Clarisse, Adrien, en feront (l’amère) constat. Au fil des mots, une écriture fluide et soignée qui donne un autre aperçu de la psychogénéalogie.

L’amour, familial ou non, peut parfois pousser aux pires décisions. Des décisions qui nous paraissent à l’instant prises les plus justes, et qui finalement, vont nous pousser au désespoir. Des décisions que l’on regrette, mais avec lesquelles il faut apprendre à vivre.

Camille MARTI

« La Nuit des éventails », Cathy Borie, Editions de La Rémanence, Juillet 2015, 220 p.

  • ISBN-13: 979-1093552217
  • ASIN: B010UFCENK

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