Littérature / Sentiments

La Lettre de Lisandre – Murielle Garrigue

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« Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne, ils sont ailleurs, bien plus loin que la nuit, bien plus haut que le jour, dans l’éblouissante clarté de leur premier amour ». Jacques Prévert.

 

 

“Manon met au monde Tom. […] Au même instant, Solena donne naissance à Tristana. Le drame frappe. Devenu orphelin, Tom est adopté par la tante de Tristana, qui le prénommera Lisandre. Le pays des légendes qui berce leur enfance, voit éclore entre eux un merveilleux amour”.

 

Un livre ouvert, posé, refermé, réouvert… Est-ce un livre policier qui s’initie ? Une intrigue sobre, donc on ne saisit pas le sens à première lecture ? Les premières pages de “La Lettre de Lisandre” sont pour le moins déconcertantes. Une histoire qui pourrait paraître frivole dans sa gravité, un ton dont je ne saisis pas le propos au premier abord. Pourquoi sont-ils là, ces enfants, que cherchent-ils à nous dire ? A nous entraîner sur les rives bien pensantes des amours pures, à nous émouvoir par des désordres intérieurs mis en place brique par brique, patiemment… Deux enfants, proches, des rituels décalés, presque risibles… Un drame.

“A la fille Impossible. Pardon, pardon pour tout le mal que je vais te faire […]. Ne pleure pas, ne crie pas. Ne le dis à personne.”

La lettre de Lisandre nous mène, peu à peu, sur un terrain mêlant mystère, émotions exacerbées, errements psychologiques, faits divers faussement anodins. Le rythme se veut tâtonnant, comme si les mots se cherchaient. Du lyrisme revendiqué, des anecdotes attendrissantes, qui nous laissent pourtant spectateur. Est-ce bien là que l’auteur veut nous emmener ? Briser chaque petit confort acquis pour nous permettre de ne pas trop se prendre au sérieux, de tisser, peu à peu, les fils… Avec un ton sombre affirmé, à la fois simplifié…Et pourtant…

 

“Le ciel, gris et bas, déversa son chagrin, pleurant les larmes que Tristana ne versait pas.”

 

Peu à peu, les pages se tournent, le style se fluidifie, les émotions s’enchaînent, se rassemblent, se construisent peu à peu une cohérence, difficilement, chaque brique coûtant… Je suis peu à peu cette déconstruction de l’être, du roman, cette dissipation de Lisandre, ce glissement vers d’autres rives… Des personnages mis en lumière qui s’effacent, puis la lumière s’arrête sur Tristana, la lumière continue son chemin, elle avance. Trois actes. Chacun, a son entracte…

“Il y a des parfums qui tuent et des poisons qui ressuscitent. Ne vous fiez pas aux apparences”.

Des amours enfantines, adolescentes, des drames chancelants, il ne reste bientôt qu’une psyché inachevée, qui fuit en avant. “Il doit être très méchant ce passé…”

 

Les ⅔ du livre sont achevés. Je suis capturée malgré moi, prise au piège. Je n’ai plus un souffle pour décortiquer, je suis, peu à peu, presque essoufflée, les à-coups de conscience, les pas de l’esprit, les perles d’existence de Tristana. A demi-mot, sans effusion, je sombre avec… Le temps s’écoule, les minutes, les mots… De ces mots qui s’égrènent, faussement détachés, je comprends peu à peu ce certain malaise qui s’était emparé de moi.

“A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi (…)” Sénèque

 

Alors, je baisse les bras. Je laisse l’auteur me guider, sans plus de résistance. Je suis les errements psychologiques, je me laisse emportée par ces émotions savamment distillées, sans emphase. Je me laisse enivrer par les désarrois de Tristana. “Pour que quelque chose en moi sauve l’une de l’autre”.

Et c’est là toute la prouesse de ce roman. Retranscrire sans en avoir l’air, la réalité des émotions de chaque étape d’une vie. Être capable, en toute humilité, de faire le lien avec les émotions du passé, non pas réhaussées à la lueur du filtre nostalgique, mais telles qu’elles pouvaient être vécues, par celle ou celui que l’on était, à 12 ans, à 15 ans, à 20 ans…

Je croyais ces mots survolés, je m’aperçois qu’ils m’ont touchée beaucoup plus profondément que j’aurais pu m’y attendre. L’émotion était épurée, non bafouée par des effets de style que j’abhorre, mais instillée, peu à peu, simplement vraie, permettant, au travers… non pas de comprendre Lisandre, Tristana… Clara. Mais de vivre leurs émotions, en toute pudeur, de ressentir sans les différents filtres sociaux. De (re)vivre.

Au-delà d’une apparente simplicité, c’est une biographie de sentiments. Qui peut arguer être si sincère, ouvert, en connexion avec son histoire qu’il est possible de revivre ces étapes, ici exacerbées, de construction, de déconstruction de l’être… Du façonnage d’une personnalité, glaise mouvante et fuyante, qu’il nous appartient de solidifier.

 

Je referme le livre. Un instant. Je ferme les yeux, une larme me brûle.

J’ai pu écrire un jour ces mots. Aujourd’hui, ce ne sont pas mes propres mots qui me l’ont inspiré.

Alexandra Z.

La Lettre de Lisandre, Murielle Garrigue, A4PM, 2014, 405 p.

ISBN 979-10-90-657-31-1

https://www.facebook.com/La-lettre-de-Lisandre-Murielle-Garrigue-628480903930809/

 

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1 Commentaire

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    Jean-Paul Cardeilhac

    Juin 21, 2016

    Répondre

    Voici une très belle chronique littéraire, Murielle, toute en finesse. Il s’en dégage une émotion non feinte. Tu sembles avoir touché le cœur d’Alexandra. Ses mots sont choisis, clairs, expressifs, justes et pesés. Il ne s’agit pas de louange. Alexandra donne une opinion mesurée, faite d'à-propos, de tact et de mesure. Cette construction s’est faite au fil des pages, après un lâcher prise avoué et une volonté de se laisser enfin guider par l’auteure du roman. Et puis, il y a ces quatre phrases : « Je referme le livre. Un instant, je ferme les yeux, une larme me brûle. J’ai pu écrire un jour ces mots. Aujourd’hui, ce ne sont pas mes propres mots qui me l’ont inspiré ». Murielle, tu peux être heureuse de lire ces mots formant le point critique, sorte d'« acmé » psychologique … la fin de l’article. Toutes mes félicitations ! Bises et à bientôt, Amitiés sincères, Jean-Paul

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